Les médaillons des portails de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Lyon*

Hypothèse de programme iconographique

Les 320 bas-reliefs qui décorent les trois portails de la Primatiale Saint-Jean-Baptiste de Lyon peuvent aujourd’hui être partiellement déchiffrés grâce aux travaux fondateurs de Lucien Bégule (1880), aux recherches plus récentes du professeur Nicolas Reveyron (CNRS), ainsi qu’à des investigations complémentaires.
Cet ensemble se distingue à la fois par la qualité et la finesse de son exécution, par la sobriété de son style, et par son remarquable état de conservation. Daté du début du XIVe siècle, il constitue également un corpus exceptionnel par son ampleur : seule la cathédrale Notre-Dame de Rouen présente un ensemble comparable.
Cependant, contrairement à de nombreux portails gothiques, ce programme n’offre pas une lecture immédiatement évidente. Il ne se limite ni à l’illustration de vies de saints, ni à un système allégorique clairement structuré. Il apparaît au contraire comme une composition dispersée, dont le sens global demeure difficile à appréhender.


Cette hypothèse repose sur l’organisation des médaillons, leur répartition thématique et leur localisation selon les portails. Ils répondent à une intention cohérente des commanditaires. À la fin du XIIIe siècle, alors que s’achève la façade occidentale, l’archevêque et le chapitre cathédral déterminent le programme décoratif. Le choix du quadrilobe, inspiré notamment du portail des Libraires de Rouen, s’inscrit dans une volonté de référence et de prestige.
Mais au-delà de la forme, le contenu semble étroitement lié au contexte lyonnais. La Primatiale des Gaules, en tant que siège d’une Église de premier plan, se doit d’affirmer sa mission. Le programme iconographique pourrait ainsi constituer un véritable discours visuel sur le rôle et la légitimité de l’Église de Lyon.
Cette étude propose une lecture de l’ensemble des médaillons comme un programme cohérent articulé autour de la mission de l’Église de Lyon : annoncer le Salut offert par le Christ et guider les fidèles sur ce chemin.
*Cet article explicite et complète le livret photo et le site internet, « quadrilobes.fr », déjà publiés par l’auteur

A- Le portail Central : une clé de lecture

Le portail central paraît occuper une place déterminante dans cet ensemble. Il propose une synthèse du message chrétien, centrée sur la mission fondamentale de l’Église :
Faire connaître le message du Christ et conduire les personnes vers Dieu.
Le médaillon le plus immédiatement visible représente le baptême du Christ par Jean-Baptiste. La présence de la colombe, symbole de l’Esprit Saint, s’accompagne de la parole divine : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir. » (Mt 3,17)

Ce médaillon semble constituer le point nodal du programme. Il invite le fidèle à écouter la parole du Christ et à en faire le guide de son existence… encore faut-il connaître cette parole pour saisir pleinement le sens du programme.

De la création au salut : une lecture biblique

Exactement au-dessus de cette représentation se déploie un ensemble de médaillons inspirés du livre de la Genèse, organisés de manière séquentielle, comme un récit.

Plusieurs épisodes majeurs y sont évoqués — la chute d’Adam et Ève, Caïn et Abel, le Déluge, ou encore la figure d’Abraham — illustrant à la fois la liberté de l’homme, sa capacité à faillir, et la miséricorde constante de Dieu.
À travers ces scènes, une même logique se dessine : Dieu avertit, accompagne, et propose une alliance. Malgré les fautes humaines, la promesse d’un Salut demeure. Cette lecture trouve son accomplissement dans le Nouveau Testament : le sacrifice du Christ apparaît comme l’aboutissement de la promesse.

L’Église et le pouvoir : une lecture contextuelle

Ce programme iconographique prend un relief particulier dans le contexte du début du XIVe siècle. L’annexion de Lyon au royaume de France par Philippe le Bel, entérinée par la Charte Sapaudine de 1320, bouleverse profondément l’équilibre des pouvoirs. L’archevêque perd une grande partie de son autorité temporelle au profit du consulat.

Dans ce contexte, certains médaillons du portail central peuvent être interprétés comme une prise de position. Les scènes représentant les acteurs de la société lyonnaise — religieux, lettrés, couples — évoquent une société ordonnée, fondée sur le dialogue, la paix et la transmission.
Les frises illustrant les travaux des mois témoignent de l’attention portée à l’ensemble du corps social. Quant à la présence de figures comme saint Martin ou saint Georges, elle rappelle les valeurs chrétiennes de charité et de combat spirituel.
Si l’identification de ces figures à Philippe le Bel et à Jeanne de Navarre est retenue, cela suggère une reconnaissance explicite du nouveau pouvoir. L’Église ne conteste pas l’ordre établi ; elle semble au contraire s’y inscrire, tout en réaffirmant sa mission propre.

B- Les portails latéraux, las anges

Alors que le portail central expose le dessein du Salut, les portails latéraux montrent concrètement comment l’homme peut y accéder, avec des modèles à imiter, des dangers à éviter, les secours possibles, l’espérance… L’écoute et la pratique de la parole de Dieu sont primordiaux.
En regroupant les médaillons par thèmes, il devient possible de définir un sens pour les ensembles des portails latéraux. Contrairement au portail central, aucune lecture séquentielle ne semble s’imposer.

Les médaillons du portail Nord

Les assises du haut montrent des anges qui attendent l’homme, prêts à lui remettre « …la couronne de justice… ». (2Tm 4,1-8).

De nombreux médaillons se lisent grâce à un bestiaire chrétien du Moyen-Âge. Symbolisé par des animaux, il rappelle ce qu’il convient d’être, ou non, pour obtenir le Salut. Les Saints représentés, Pierre, Paul, André, Jacques, l’évêque de Lyon Ennemond, Pierre de Castelnau …sont là pour démontrer que cela est possible. Ils y sont arrivés.
Pour mériter la couronne l’homme devra lutter contre le mal, le démon, les dragons, les sorcières, toutes ces tentations qui éloignent de Dieu. Il devra vaincre également son animalité, son état hybride entre homme et animal. Sa seule raison, son intelligence sont insuffisantes comme le montre le Lai d’Aristote.
Divers personnages, laïcs, hommes et femmes, moines, reine… témoignent d’une bienveillance qui oriente vers le bon chemin. L’homme ne peut vivre seul, il lui faut un interlocuteur pour affirmer sa foi. C’est ainsi que les personnages vont toujours par deux, comme au Commencement, quand Dieu créa la femme.

Les médaillons du portail Sud

Comme sur le portail nord, les anges des assises supérieures attendent l’homme pour le couronner.

Toutefois, alors que le portail nord insiste principalement sur le combat spirituel, sur le chemin à suivre, le portail sud semble mettre davantage l’accent sur l’espérance du Salut et sur les secours que Dieu accorde à l’homme.
Le pélican et le phénix évoquent ainsi le sacrifice et la résurrection du Christ. La légende de saint Théophile rappelle la puissance de l’intercession de la Vierge et la miséricorde divine. Les saints représentés témoignent que le Salut promis peut être effectivement obtenu.
Certaines scènes élargissent encore cette réflexion. Les références à Prométhée et à Arion peuvent être comprises comme des images du don de soi et de la confiance. Le médaillon des quatre lièvres, symbole traditionnel de perpétuité, renvoie, lui aussi à l’idée d’une vie appelée à dépasser les limites du temps.
Comme sur le portail nord, l’homme demeure confronté au mal et aux tentations. Mais l’accent semble ici porter moins sur le combat lui-même que sur les raisons d’espérer sa victoire. Les nombreux personnages empruntés à la vie quotidienne rappellent enfin que cette promesse concerne tous les fidèles, dans la réalité concrète de leur existence, soulignant ainsi l’attention que l’Église porte au monde temporel et à la vie des Lyonnais.

C- En conclusion, une mission, un chemin

Ainsi, le portail central pourrait être compris comme une affirmation à la fois théologique et institutionnelle. L’Église de Lyon y proclame sa fidélité à sa mission spirituelle — transmettre l’Évangile et conduire l’Homme vers la vie éternelle, auprès de Dieu — tout en manifestant son adaptation à une nouvelle réalité politique en servant le monde dans l’amour.
Les portails latéraux développent par l’image le message défini par le portail central. Le portail nord insiste davantage sur le combat spirituel et les exigences du chemin chrétien ; le portail sud met l’accent sur l’espérance du Salut et sur les secours accordés par Dieu à l’homme qui chemine vers Lui. Grace à la symbolique d’un bestiaire, d’exemples de saints et de scènes choisies, ce chemin est tracé, explicite.
La présence de chanoines-prêtres instruits ainsi que la délivrance d’un enseignement théologique dans le quartier cathédral pourraient expliquer une volonté pédagogique bien particulière dans la distribution des médaillons. Chaque médaillon serait destiné à être commenté oralement tout en s’inscrivant dans un ensemble cohérent. La restitution moderne d’un tel enseignement reste un défi : comment rendre aujourd’hui accessible un programme conçu pour être expliqué et médité collectivement ?
Le programme iconographique semble ainsi présenter le Salut comme la récompense promise à celui qui accueille la parole divine et la met en pratique. Par sa foi au Christ, fils de Dieu, par ses actes …et par la Grâce de Dieu il vivra d’une joie éternelle, auprès de Dieu.
L’originalité de ce programme réside dans sa forme même : loin d’une narration linéaire, il propose une lecture fragmentée, exigeant du spectateur attention et interprétation. Cette complexité contribue sans doute à sa richesse, faisant de ces médaillons un témoignage singulier, à la croisée de la foi, de l’histoire et du pouvoir.

Raymond Menendez (2026)


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